Information ou entertainment ?

11 june 2009: Phil Jackson, coach of the Los Angeles Lakers, during a press conference after game 4 of the 2009 NBA finals, at Amway Arena, Orlando, Florida, USA. © Chris Elise

Si un mot américain est glissé dans le titre de ce post, c’est pour illustrer deux conceptions du travail de photographe de sports. En schématisant, on peut dire qu’aux Etats-Unis, la donne est claire. Les ligues professionnelles américaines estiment qu’elles fournissent de l’entertainment, du divertissement. A ce titre, si elles considèrent encore avec respect les journalistes en presse écrite, la télévision, les radios, la situation est un peu différente avec les photographes.

Prenons l’exemple de la NBA. Cette ligue possède un département, NBAE pour NBA Entertainment, qui emploie des photographes (et de très bons photographes, parmi les pointures de ce métier). La NBA a en outre un contrat de distribution de ses photographies avec GettyImages, qui est une agence de photos. Cependant, la NBAE conserve tous les droits sur ses photos. C’est naturel. Mais c’est aussi ce qui lui permet par exemple d’exiger de retirer de la base de GettyImages une photo qui lui déplait, qui nuirait à son image.

Le cas s’est présenté avec l’affaire Gilbert Arenas. Rappel des faits: Gilbert Arenas, joueur des Washington Wizards, est au centre d’une polémique, et d’une enquête fédérale, pour avoir stocker des armes à feu dans son casier dans le vestiaire des Wizards. L’Agent Zero (son surnom) n’a aussi rien trouvé de mieux que de sortir ses armes lors d’une altercation avec un autre joueur des Wizards: mauvaise blague, intimidation peu fine… l’enquête est en cours. Quelques jours plus tard, le 6 janvier, lors de la présentation des joueurs avant un match, Gilbert Arenas a tourné en dérision cette affaire en pointant du doigt ses coéquipiers comme s’il les visait avec une arme à feu. Des photos ont été prises par un photographe de NBAE, puis disponibles via GettyImages, avant que la NBA n’exige leur retrait. Pendant quelques heures, les photos ont été disponibles, et utilisées par plusieurs sites dont ESPN.

La NBA a finalement décidé de remettre les photos en question à disposition des clients de GettyImages. Fin de l’histoire donc ? Tout cela ne poserait aucun problème si par ailleurs la NBA était un peu plus souple et garantissait l’accès à ses matchs à plus d’agences de photo, donc concurrentes de GettyImages. Mis à part AP, Reuteurs et quelques autres news agencies de poids, il est quasiment impossible pour une agence de presse, aussi légitime, professionnelle et sérieuse qu’elle soit, d’obtenir des accréditations pour ses photographes de presse. Aucune raison officielle, ni règlement ne sont évoqués Il s’agit juste d’un état de fait dans ce métier. C’est le spectacle de la NBA, après tout elle fait ce qu’elle veut comme n’importe quel organisateur de concert ou de spectacle. L’argument donné de la place disponible autour du parquet ne tient pas dans la grande majorité des cas. Je peux témoigner qu’à part les playoffs, les finals, et des rencontres entre des poids lourds (un Celtics-Lakers ou un Lakers-Cavs), il reste toujours pas mal de place autour du parquet pour travailler. On peut supposer qu’il s’agit là d’un mélange de contrôle de son image par la NBA, et de protectionnisme de son contrat avec GettyImages, donc de ses propres intérêts financiers.

11 June 2009: Kobe Bryant of the Los Angeles Lakers is seen during the press conference after game 4 of the 2009 NBA Finals, at Amway Arena, in Orlando, Florida, USA. © Chris Elise

Peu de confrères américains avec qui j’en ai discuté sont réellement choqués de cette situation. Mélange de résignation et de pragmatisme – c’est ainsi, inutile d’en discuter puisqu’on ne peut rien faire. Mais aussi prise de conscience plus accrue dans ce pays que le sport est de l’entertainment, pas de l’information, donc que les organisateurs de ces spectacles de grand divertissement, ont bien le droit de faire ce qu’ils veulent dans le cadre de la protection de leur investissement, et pour faire fructifier ce dernier. Le contrôle de leur image, et donc de l’accès d’autres professionnels à leurs événements, est donc globalement accepté.

En France, la situation est encore quelque peu différente. L’accès à des événements sportifs pour des photographes est plutôt géré de la même manière que pour des journalistes de presse écrite. Cependant, je pressens que peu à peu ce changement s’opère. Il a débuté avec la place prépondérante prise par la télévision, qui bénéficie du tapis rouge pour faire son travail dans les meilleures conditions, peu importe si c’est parfois au détriment des photographes. De ce côté de l’Atantique, rendre compte d’événements sportifs tient encore du journalisme. Mais pour combien de temps ?

Et le problème ne touche pas seulement directement le photographe que je suis. Cette forme de protectionnisme d’une ligue professionnelle en contrat avec une agence de photo conduit à une situation de quasi monopole. De nombreux magazines de basket en France sont en contrat avec GettyImages, et ne publient que des photos de GettyImages et de la NBAE. Du fait des difficultés d’accès  pour leurs propres photographes, peu d’agences arrivent à obtenir des photos NBA, et peu de freelances peuvent se permettre de travailler seulement pour un magazine. De fait, la concurrence est réduite. Et lorsque GettyImages décide d’augmenter ses tarifs, les alternatives pour ces magazines deviennent inexistantes. En entretenant le business de GettyImages et en se pliant volontiers au système en place, ces magazines – parfois à l’équilibre économique précaire – alimentent leur propre dépendance. A noter que la qualité des photographies n’est pas à remettre en question. Le travail des photographes de NBAE est exemplaire, et j’ai eu l’occasion d’en rencontrer plusieurs qui sont d’excellents professionnels, et des sources d’inspiration. Toutefois, on peut assister à une certaine uniformité, un style NBAE propre. En terme de journalisme, il est un peu regrettable d’avoir un ton de traitement qui soit identique d’un magazine à un autre. L’image n’est pas tout, mais elle joue un rôle majeur dans un magazine.

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3 Responses to “Information ou entertainment ?”

  1. Pour ceux intéressés par le sujet du contrôle de l’image et de l’information par les ligues professionnelles, une série d’articles à lire:

    Sports leagues as media moguls: What happens when the people we cover start to control the news?
    http://www.niemanlab.org/category/sports-media/?=slider

  2. Hugo dit :

    Bonsoir,
    Je trouve que vous avez parfaitement raison dans le côté uniformisation des images.
    En cela votre travail sort vraiment de l’ordinaire, l’attachement aux détails est fort, vous arrivez à transmettre des émotions. Comme vous le dites, vos photos tiennent plus du document « d’investigation » que d’une illustration.
    J’ai écouté votre passage sur Ballin’ et vous avez vraiment l’air d’être déçu par les conditions de travail en France et notamment en Pro A. Qu’en est il vraiment? En tout cas je vous remercie pour le partage de vos expériences.
    A +

  3. Benny Da B' dit :

    C’est pour çà qu’ils ont inventé l’Infotainment !:)

    http://en.wikipedia.org/wiki/Infotainment

    Je comprends ta « gêne » sur ce point. Il y a aussi quelque choses de très culturel dans le rapport au sport, etc, comme tu le mentionnes …

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