La tentation Jerry Maguire

13 December 2009: Chicago Bears defensive end Adewale Ogunleye looks dejected during the Green Bay Packers 21-14 win over the Chicago Bears at the Soldier Field, in Chicago, Illinois, USA. © Chris Elise

13 December 2009: Chicago Bears defensive end Adewale Ogunleye looks dejected during the Green Bay Packers 21-14 win over the Chicago Bears at the Soldier Field, in Chicago, Illinois, USA. © Chris Elise

Le début de ce film – ce classique devrais-je dire – qu’est « Jerry Maguire », voit le personnage principal éponyme traverser une crise de conscience sur sa profession d’agent de sportifs. Ne faisant ni une ni deux, le voila rédigeant, en une nuit, un memorandum, titré « The Things We Think And Do Not Say », dénonçant les travers de son métier et proposant de revenir à quelques valeurs. Acclamé le lendemain par ses pairs, pour avoir effectivement porté la voix de tous ceux qui se taisent, il est néanmoins licencié dans la foulée.

The Things We Think And Do Not Say

Cette tentation de Jerry Maguire – non pas de pointer du doigt les travers de la profession de photographe de presse, mais celle de dénoncer un système professionnel dysfonctionnant et ceux qui en abusent – je l’ai eu à de nombreuses reprises ces dernières années.  Freelance je ne serais pas licencié, mais le résultat serait similaire: j’aurais moins de boulot, voire plus du tout. Le courage de vider mon sac, en mentionnant les noms des donneurs d’ordres qui profitent confortablement d’un système biaisé, je ne l’ai pas. Honte à moi j’en conviens. L’envie de continuer de travailler, même peu, est la plus forte.

Mais voila, j’en ai un peu marre.

Marre d’un système français qui fait que la Commission de la Carte d’Identité des Journalistes Professionnels (CCIJP) continue année après année à emmerder les pigistes, journalistes indépendants que sont les photographes de presse, quand bien même ces derniers sont les plus précaires et les moins protégés. Le système français exige que 51% de vos revenus soient issus de la presse pour vous donner droit, chaque année, à l’obtention de la carte de presse. Pour un photographe de presse, cette carte est un sésame nécessaire pour obtenir les accréditations lui permettant de travailler en couvrant des événements sportifs. Il faut donc fournir chaque année ses déclarations d’employeurs remplies et/ou feuilles de paie.

Hélas, cela fait bien longtemps déjà que de très nombreuses publications et agences de presse en France, refusent de payer les photographes journalistes en feuille de paie. Elles leur réclament des factures. Ce qui leur évite ainsi de payer  des charges dont elles devraient s’acquitter. Ce n’est pas légal: elles doivent payer en feuille de paie les pigistes journalistes. Elles s’en moquent. Au final on se retrouve à devoir monter des SARL bidons, coquilles vides qui ne sont la que pour produire des factures pour ces donneurs d’ordre. Ou se déclarer auprès de son centre d’impôts en auteur photographe et déposer par la suite un dossier auprès de l’Agessa, qui gère les auteurs. Dans les deux cas, toutes les charges sont pour le photographe, qui ne cotise par défaut quasiment que dalle, avec une protection sociale nulle. Je parle d’expérience, ma carte vitale ne fonctionnant plus depuis des mois.

Le hic est que la CCIJP n’accepte pas les factures dans le calcul des revenus presse, pour une question de montant de TVA (ne cherchez pas à comprendre, cela n’a pas grand sens). Elle consent tout juste à considérer les notes d’auteur photographe. Mais chaque année le photographe est soumis au bon vouloir et à l’indulgence de la Commission, réduit à prier pour que sa carte de presse soit renouvelée. En haut de la pyramide, les agences et publications ne sont elles jamais ennuyées, ne perdent jamais leur agrément d’agence de presse ou leur commission paritaire, et ne doivent pas recevoir beaucoup de visites de l’URSSAF qu’elles flouent année après année. Elles peuvent se contenter de jeter les photographes qui n’acceptent pas ces conditions, leur imposer leur bon vouloir, les maintenir dans cette précarité qui leur profite, étouffant un peu plus leur voix.

Show me the money !

Plus drôle (sic) encore, les notes d’auteur facturées pour la presse ne sont pas pris en compte par l’Agessa dans le calcul des cotisations. Pour toutes ces notes d’auteur, pour tout ce travail, le photographe ne cotise en fait nulle part: pas de retraite, pas de sécurité sociale, et donc pas de maladie possible ni  accident du travail avec arrêt envisageable (je prie toujours pour ne pas bêtement me péter un poignet un jour). Aucune protection d’aucune sorte.

Jerry McGuire Mission Statement/Memorandum Clip

Et pour finir, pour ces notes d’auteur, les impôts vous refusent de bénéficier de l’abattement journaliste – privilège de cette profession qu’ont les présentateurs de talk-show radios et télévisuelles, salariés qui ne déboursent jamais le moindre frais – mais qui est ainsi refusé aux pigistes précaires, sans même des feuilles de paie de piges.

Être photographe de sports en France est devenu en quelques années une galère, non pas uniquement du fait d’un marché sinistré, mais aussi en très grande partie par la faute d’un système absurde, délirant, grotesque, et entretenu, sans que personne ne défende un tant soit peu les photographes professionnels. Un marché dans lequel agences de presse et publications se servent des photographes comme des citrons, les pressant puis les jetant à la première occasion.

Je pourrais évoquer d’autres failles du système, comme celle qui veut que ce soit d’autres journalistes, photographes, qui décident qui a le droit de couvrir certains événements. Oui, dans ce système bien huilé, vous êtes parfois à la merci de ce celui qui est de fait un concurrent professionnel pour vous autoriser à travailler, ou pas. Ajoutez à cela les innombrables photographes amateurs qui admirent tant ce métier et la photographie, qu’ils ne manquent pas une occasion de profiter de la complaisance de tous ceux ravis de profiter de l’aubaine de leurs égos pour les utiliser gratuitement ou à des tarifs qui seraient considérés à perte dans n’importe quel autre secteur.

Fort heureusement, tout n’est pas complètement négatif. Si c’était le cas, je renoncerais. On peut encore ici et la travailler pour une agence de presse qui respectera votre travail, vous règlera en piges, vous paiera dans des délais raisonnables (ah oui je n’ai pas parle des délais de paiement, qui relèvent souvent du simple foutage de gueule…), pour un magazine qui vous associe à sa croissance, se bataille pour continuer de vous faire bosser à un tarif correct, tout en vous réglant dans la semaine vos parutions. Ce sont de situations que je vis aussi, et qui me permettent de continuer de bosser. Mais elles sont désormais des exceptions au système, et de bien rares exceptions.

En guise de comparaison, le marché aux USA, que je connais bien pour y travailler plusieurs fois par an, n’est pas meilleur. J’ai souvent eu l’occasion de longuement parler avec des photographes qui ont 10, 20 ans et plus, de métier, salariés de journaux, de magazines, d’agences américaines, freelances: ils témoignent tous de la détérioration du marché dans les mêmes proportions qu’en France. En revanche, les photographes professionnels américains ne sont pas étouffés par un système, des réglementations, foireuses et inefficaces qui mettent en places les conditions de leur précarité, sans aucune raison cohérente, sans rempart contre les abus et détournements des textes législatifs des employeurs. Preuve qu’une autre voie est possible.

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7 Responses to “La tentation Jerry Maguire”

  1. xlprod dit :

    quel joli article, enfin un bon papier qui décrit les emmerdes de notre métier…
    merci mr Elise…

  2. Steph dit :

    Edifiant… En lisant cet article j’ai eu des confirmations et des informations… Et je me dit qu’on a un énième exemple d’une situation professionnelle bancale car « gérée » (si on peut employer ce terme !) en dépit du bon sens… Un système fait par certains, pour certains et au détriment de la majorité parfois rendue au silence souvent rendue à la précarité…
    En espérant que tu n’auras aucun revers de médaille Chris et je salue à la fois l’article que son auteur qui a su l’ouvrir dans une époque où trop de gens la ferment !

  3. […] après avoir commencé à vider mon sac sur le système absurde français qui laisse les photographes professionnels de presse (freelance) totalement vulnérables face aux […]

  4. Denis_on_the_Web dit :

    Complètement vrai et pour de nombreux côtés (facturation et auto-entrepreneuriat) extensible aux pigistes « écrits ». D’où le malaise aussi desdits journalistes : doit-on accepter ce « système » et optimisé ses chances de bosser ou alors le dénoncer pour repartir sur des bases saines au risque de se griller… ? Pour moi la réponse est collective et de ce point de vue là, c’est aussi un échec.

    Bon, après, ce n’est pas comme si la presse et l’information était importante hein…

  5. Frederic dit :

    Bonjour,
    Vous êtes sûr de ne pas confondre, dans votre critique, des principes protecteurs des journalistes (obligation pour les entreprises de presse de payer en salaire, et critères d’attribution de la carte de presse), et le fait que certaines des dites entreprises de presse les contournent allègrement ? Sinon, vous critiquez le fait de dépendre de certains confrères pour pouvoir faire des photos (système du syndic de presse), vous est-il déjà arrivé de vous faire refuser une accréditation ? Par curiosité, comment cela se passe-t-il aux Etats-Unis. Si deux fois plus de photographes souhaitent couvrir un match NBA qu’il n’y a de places autour du parquet, qui tranche, et sur quels critères ?

  6. Bonjour Frederic,
    J’exprime un ras-le-bol personnel sur un ensemble de difficultés dans la pratique de ce métier. Donc je ne pense pas confondre les deux points que vous évoquez. Les « principes protecteurs » ne protègent en l’occurrence pas beaucoup ceux qui en auraient le plus besoin, et laissent justement agences et publications les contourner trop aisément.

    Il s’avère que j’ai eu déjà un refus d’accréditation. Un seul, je ne suis pas à plaindre, et très sincèrement cela n’a pas eu grande importance puisque l’agence pour qui je devais travailler avait un autre reportage en remplacement à me confier (et bien plus excitant pour moi !). Cependant, on peut s’étonner, voire déplorer, une situation sans pour autant ne plaider que sa cause 😉
    Cette situation dans laquelle des concurrents (fussent-ils confrères) décident qui peut couvrir tel événement m’a toujours interloquée. En presse écrite, je n’avais jamais été confronté à cela.
    Et je n’ai pas pointé du doigt le syndic de presse, dont le système ne me parait pas délirant, et avec lequel je n’ai jamais eu la moindre difficulté pour travailler. C’est en amont avec la CCIJP qu’est le problème. L’attribution d’une carte de presse suffit pour avoir des rapports de bonne intelligence avec le syndic. Et plus d’une fois, ils ont été d’une vraie aide pour résoudre des difficultés.

    Vous pourrez lire via ce lien une illustration de ce que j’évoque sur le fait de dépendre de confrères (avec le billet de juillet 2009 de Daniel Castets:
    http://blog.42sportsimages.com/microstock-sans-ame-et-a-tres-bas-prix/

    Pour la NBA, comme pour toutes les autres ligues pros américaines, c’est la NBA qui attribue les accréditations, et donc tranche lorsque nécessaire. Les critères sont multiples mais celui d’être un média spécialisé dans le basket, couvrant régulièrement la NBA est prédominant.

  7. Frederic dit :

    Bonjour,
    On parle bien de la même chose, les dérives insupportables que subissent les pigistes de la part de certaines entreprises de presse, mais la commission de la carte n’a pas pour mission de faire respecter le droit du travail.
    Les principes français sont :
    – est journaliste celui qui exerce cette fonction à titre principal
    – toute « convention » (relation de travail) entre une entreprise de presse et un journaliste professionnel est présumée être un contrat de travail. « Cette présomption, dit la loi, subsiste quels que soient le mode et le montant de la rémunération ainsi que la qualification donnée par les parties ».
    Il me paraît sain que la Commission de la carte réserve l’attribution de journalistes à ceux qui vivent majoritairement de leurs travaux pour la presse et non des métiers de la communication. Je ne suis pas dans les secrets de la commission mais mon petit doigt me dit que les journalistes qui y siègent (élus par nos soins) savent plaider pour ceux de leurs mandants qui exercent réellement la fonction de journaliste, même si les journaux ne les paient pas toujours comme ils devraient.
    Certains employeurs demandent aux collaborateurs extérieurs de facturer. C’est illégal, mais cela ne tromperait personne s’il fallait faire dire le droit. Si on assigne pour faire rectifier les choses, évidemment on se fâche. Mais c’est pareil dans tous les secteurs économiques et c’est une constante des relations sociales. Le monde de la presse ne se distingue pas particulièrement en la matière.
    S’agissant des accréditations par un syndic de presse dans le monde du sport (et je ne suis pas porte parole de l’UJSF) : je ne vois pas la différence que vous indiquez entre rédacteurs et photographes. Dans les deux cas la procédure d’accréditation est la même. D’un côté vous reconnaissez que le système du syndic n’est pas « délirant », de l’autre vous contestez devoir « dépendre d’un confrère » : mais c’est pourtant bien de cela dont il s’agit.
    Bref, je continue à partager vos regrets (pour ne pas dire la colère) face aux dérives que vos stigmatisez, mais je ne suis toujours pas sûr que les responsables soient ceux que vous désignez.
    Bien confraternellement,
    Frédéric

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